Un dimanche à l’Opéra

don-giovanni_copyright-photo_jaime-roque-de-la-cruz-15[René – novembre 2011]

C’était un dimanche comme les autres, bras dessus bras dessous pour acheter en ce jour du Seigneur, journal, pain et choux. À la crème. Bien sûr ! Mais hélas ! Ce ne fut pas un dimanche comme les autres dont je ne peux en oublier la trace laissée en mon cœur parmi “les souviens-toi”…qui à l’automne de ma vie, la peuplent encore.

À l’Opéra, ce dimanche Don Giovanni attend notre visite à la Douce et moi. Vu notre grand-âge, pour s’orienter dans ce sanctuaire de la musique, du lyrique et de la danse, où elle ne se reconnaît plus, on arrive tôt. Un beau jeune homme tout en noir, nous attend. Il nous accompagne et nous sourit ; “crois-tu que c’est Don Giovanni ?”, dit ma Douce, très désorientée par Alzheimer qui rode autour d’elle depuis quelques mois.
A peine assis, des inconnus, hommes et femmes, au second rang du parterre devant nous s’installent. La Douce leur sourit comme si elle les avait toujours vus, ces inconnus. Elle rit et heureuse me prend par le cou et m’embrasse.

Acte I – La lumière se fait crépusculaire, le rideau se lève, le chef salue, l’orchestre s’anime, la musique s’élève divine jusqu’au paradis. La Douce me prend le bras et doucement me murmure à l’oreille, “que c’est beau !”
Le rideau se lève, la scène s’anime sous les ors du décor et des projecteurs, les voix se mêlent, s’entremêlent par la magie de ceux et de celles qui les portent et les transportent de-ci, de-là, au point de nous toucher au cœur, à l’âme, mais fait peur à l’Alzheimer tapi au fond de celle de la Douce. Et puis comme une brume qui nuit au soleil levant Alzheimer la frôle un moment jaloux que tant de grâces la touche. Sa main tremblante prend ma main et le calme revenu, le rideau tombe sur le 1er acte.
– Tu n’es pas très bien ? Veux-tu que l’on parte ?
– Non, non, allons au foyer, retrouver nos amis… me dit-elle, alors que nous sommes venus seuls.

Acte II – Le rideau se lève à nouveau, le plateau s’anime dans une nuit noire, des torches brûlent aux mains d’êtres effrayants et cherchent partout ; leurs lumières se reflètent sur le noir brillant des parois de décors gothiques imaginées par Nouvel ; des cris, des hurlements couverts par une haletante musique affolent Alzheimer et terrassent la Douce dans une crise d’angoisse qu’elle ne peut maîtriser. Tout le rang devant nous se retourne et nous voit enlacés ne faisant plus qu’un, lui chuchotant à l’oreille, “je t’aime, je t’aime, ce n’est rien !”
C’est la seule manière que j’ai trouvée chaque fois qu’Alzheimer la prend, pour la protéger et le supplier de la quitter… Hélas ! Pour revenir de plus belle, un autre jour, un autre soir, une autre nuit, au risque de l’emporter à tout jamais.
Puis après une insoutenable attente que cet acte arrive à sa fin, et que les saluts nous ramènent à la lumière, le calme revint. Mais plus jamais, nous ne pûmes, revenir voir et écouter un opéra tous deux ensemble. Seulement depuis, le souvenir de ce chef d’œuvre de Mozart ne me quitte plus et comme ce fut le cas à l’instant même, où il se produisit quand j’écoute à nouveau Don Giovanni une autre musique se réveille alors dans mon cœur : “Ne me quitte pas, ne me quitte pas,… je t’inventerai des perles de pluie”… des morceaux de lune qui luit, des soleils de minuit, des bijoux brillants, des baisers comme avant, des larmes venus d’où, je ne sais plus… Depuis, Alzheimer l’a prise, me laissant seul avec ce souvenir d’un dimanche à l’Opéra, où la musique nous permit encore d’être tous deux parmi les vivants.

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